Contes spirituels pour un monde nouveau

Crenssen et les entrailles de la terre (format pdf)

Selon les habitants des montagnes aux reflets mauves, des contreforts et des prairies, la forêt sacrée de Mareithia était uniquement reliée à la grande route appelée le "Cheminaad", qui descendait depuis Sevenaaz, le vaste océan, et devenait de plus en plus étroite alors qu’elle bifurquait vers le sud. Néanmoins, ce n'était pas tout à fait le cas.

Un passage secret au sein de la majestueuse forêt de Mareithia menait vers les grandes terres de la planète. Thea, une jeune fille vivant à la lisière de la magnifique forêt, avait un jour voyagé dans les profondeurs abyssales et inouïes de la terre. (Se référer au conte intitulé Le périple de Thea). L’immense forêt et le lac resplendissant de Mareithia étaient auréolés de légendes narrant des miracles tant dans le sol sacré que dans le ciel éclatant de lumière.

Pourtant, à l’extérieur des étendues boisées de Mareithia, certains passages menaient aux entrailles de la terre et, même si beaucoup niaient l'existence de ces couloirs mystérieux, l'aventure d'un garçon a prouvé qu'ils étaient bien réels.

Ce garçon se prénommait Crenssen. Il était âgé de 13 ans terrestres, mais n'en paraissait que dix. À sa naissance, il y eut de grandes réjouissances, car ses parents avaient espéré pendant de nombreuses années la naissance d’un enfant. C'était un bébé anormalement petit, car il était doté de membres très courts, mais il était doux et aimé de tous. Sa mère, Morrianne, parlait souvent de sa naissance comme d'un moment mystique.

« Il est né la nuit où la pleine lune brillait comme une roue de feu en suspension dans le ciel bleu profond de Mareithia, » murmurait-elle à ceux qui l'entouraient. « Lorsqu'il a ouvert les yeux pour la première fois, un anneau de douze étoiles s'est formé dans le ciel autour de cette lune de feu et j'ai su qu'il se prénommerait Crenssen. » (Crenssen dans la langue ancienne signifie "de noble descendance").

Au fil des ans, le corps de Crenssen était resté petit, mais il était doué d’un esprit bien trempé. Son père, Oline, un voyageur, était rarement à la maison. Lorsqu'il revenait de ses voyages à l'étranger, Crenssen restait assis près de l’âtre et s’abreuvait des histoires que son père racontait sur les animaux merveilleux qui changeaient de forme, sur les arcs-en-ciel qui dansaient la nuit et sur les bateaux brillants qui perçaient les nuages.

Par un jour ensoleillé du début de l'été, le jeune garçon a connu une aventure qui l'a transformé à jamais.

Crenssen avait quitté la demeure familiale avant le lever du soleil pour sonder la brume matinale et descendre en clopinant jusqu'au Cheminaad avant la chaleur du jour. Avec le temps, il avait affiché un intérêt grandissant pour les croquis et pensait entrer secrètement dans les grands bois de Mareithia pour dessiner quelques-uns des beaux chênes qui prenaient racine dans le sol. S’il avait été totalement honnête, il aurait admis que son apparence le désolait. Ce qui le contrariait au plus haut point était le fait de se sentir piégé dans un corps trop petit pour lui, mais surtout d’être incapable d’aller vers d'autres contrées comme son père. Il se disait que s’il pouvait aller à Mareithia, il pourrait lui aussi se lancer dans de belles aventures et, tout comme son père, être en mesure de raconter des histoires captivantes.

Malheureusement, la forêt majestueuse était plus éloignée que Crenssen l'avait imaginé et, après avoir passé un long moment à marcher en claudiquant, un lourd nuage de découragement s'abattit sur lui comme une toile grise et froide. Il était fatigué et poussiéreux et le matériel qu’il avait emporté cliquetait dans son sac comme des pierres sèches.

Il ne sert à rien de continuer, se désespéra Crenssen en s'affaissant lourdement en bordure de la route tout en arrachant la tige dure d'une plante. Mareithia est comme un doux rêve. Plus on s'en approche, plus elle s'éloigne de nous.

« Eh bien, je ne dirais certainement pas ça, » a lancé une voix masculine et joyeuse de l'autre côté du Cheminaad. « Les beaux rêves, sont semblables à une caresse prodiguée à un animal favori ou au dessin d’un bel arbre. Il faut les caresser et s’en enivrer le plus longtemps possible. »

La déception de Crenssen se transforma instantanément. Soudainement attentif, il se redressa pour constater qu’en face de lui se trouvait un garçon de treize ans, souriant, parfaitement formé, en bonne santé et qui lui ressemblait en tous points ! La curiosité l'emportant sur la peur, Crenssen s’approcha lentement de son sosie, assis en tailleur en bordure de la route, souriant et grignotant une tige d'herbe fraîche et verte.

« Qui es-tu ? » demanda Crenssen. Il jeta un coup d'œil autour de lui, puis vers le ciel où il vit un quartier de lune accompagné de quelques étoiles pâlissantes.

« Je m'appelle Paslinn et je vis ici. » Il désigna de ses doigts finement formés le sol sur lequel il était assis. « De temps à autre, je viens à la surface de votre planète pour encourager les gens et leur confier des secrets. Aujourd'hui, c’est pour toi que je suis ici. »

« Je ne suis pas découragé, » rétorqua Crenssen, qui se sentit aussitôt coincé entre vérité et mensonge.

« Hum, » répondit Paslinn en souriant. « Je crois que tu es prêt pour une aventure. »

Le visage de Crenssen s’illumina instantanément. Paslinn éclata de rire. « Viens avec moi. »

Crenssen suivit son nouvel ami en clopinant; il réfréna une envie brûlante en regardant Paslinn marcher avec tant d'élégance et de liberté.

« Tu seras comme moi dans quelques minutes » dit Paslinn en réponse aux pensées secrètes de Crenssen.

Dans le temps qu'il fallut à un papillon pour ouvrir et fermer ses ailes bigarrées, Crenssen se retrouva dans un endroit merveilleux dans les entrailles de la terre. Il traversait les magnifiques jardins en boitillant aux côtés de son ami tout en ressentant la douce chaleur d'un soleil généreux et diaphane et en répondant aux sourires de gentillesse des habitants. Il commença même à saisir des bribes de leur langue musicale : "Ilnaameeri" et "smennia say-yine".

« Je ne comprends pas, Paslinn » dit un Crenssen très confus. « Le corps de tout le monde ici est parfait. Tout le monde sourit et semble si gentil. Je reconnais des bribes de leur langue. Tu es mon miroir. Qu'est-ce que tout cela signifie ? Pourquoi suis-je ici ? »

« Eh bien, regarde-toi » répondit Paslinn avec un sourire.

Crenssen baissa les yeux et vit que son corps était entier et magnifiquement proportionné. Une vague de gratitude l'envahit et son cœur s'épanouit. Son ami lui chuchota affectueusement à l'oreille droite : « Crenssen, ton doux rêve s’offre à toi. Saisis-le de main de maître et fais en sorte qu’il devienne réalité. Tu es sur cette terre pour t’épanouir et favoriser la création. Aie toujours des pensées de bonté et l'univers t’insufflera sa force. La Création n’a rien de plus beau à offrir qu’un doux rêve en cadeau. Si tu deviens ce que tu désires ardemment, ton monde te sourira en retour. N'oublie jamais ceci. »

Pendant un moment, l'esprit de Crenssen s’obscurcit comme une nuit sans lune, puis il se retrouva assis dans l'herbe en bordure du Cheminaad. Abasourdi, il regarda autour de lui. Tout semblait normal, mais sans l’être tout à fait. La lune et les étoiles illuminaient toujours le ciel, mais son corps était maintenant et serait toujours fort et parfaitement formé. Crenssen resta bouche bée en le scrutant. Comment était-ce possible ? Lentement, le souvenir de son aventure avec Paslinn lui revint et il comprit enfin ceci : Même si tout cela n’était qu’un rêve, s’il le souhaitait, il pourrait rendre ce rêve aussi beau et tout aussi réel.

Quelle histoire étonnante j'ai pour père, pensa-t-il en se levant agilement. D'un pas vif et avec un large sourire, Crenssen poursuivit sa route vers Mareithia. Il avait des croquis à faire et des rêves à réaliser...

 

Traduction par Michèle Lessard lessardmichele@videotron.ca

 

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